Etude de cas

Ou comment un fils de boulanger qui ne se croyait pas fait pour le pain a bâti son réseau...


Genèse

« Quand les fermes du coin ont arrêté de fabriquer leur propre pain, mon grand-père a ouvert sa boulangerie, à quelques kilomètres d’ici... ». Ici, c’est Saint-Jean-de-Monts, immense et longue station balnéaire posée dans les années 1970 entre mer et marais vendéen. Et celui qui, avec un enthousiasme lucide et discret, parle de sa genèse, c’est André Barreteau, créateur et patron de La Mie Câline. « On allait encore distribuer le pain en maringote, la charette de chez nous... Avec le double phénomène de l’exode rural et du développement touristique, mon père, boulanger à son tour, s’est installé à Saint-Jean. »

Franchise naturelle.

André Barreteau reprend en 1975 la maison familiale. « Et je dois dire que ça ne m’intéressait pas plus que cela. J’avais une passion pour la gestion, les relations avec les individus... pas vraiment pour le pain. » L’affaire familiale, qu’il gère avec sa femme et sa sœur, ne tarde pas à faire des petits et à se diriger lentement et sûrement vers la viennoiserie et la petite restauration. Pour mieux approvisionner les trois magasins familiaux, André Barreteau se met au surgelé.

Génération spontanée

« On a tenu dix ans comme cela. » Les magasins quintuplent leur activité en été, où plus de 40 saisonniers travaillent pour les Barreteau. « Economiquement, c’était réjouissant. On gagnait bien notre vie. Physiquement, c’était épuisant. » Et l’idée de développer ce que l’on n’appelle pas encore un concept s’installe lentement. Le savoir-faire est là, de même que les futurs partenaires, prêts à jouer le jeu... « Mon beau-frère avait travaillé chez nous en saison... En 1985, il a tenté l’expérience, pas loin d’ici, à Challans. » Et d’autres salariés ont suivi...

Professionnaliser.

« On avait tout fait nous-même », dit André Barreteau. « Il y a eu un moment où nous avons eu besoin d’un regard extérieur, pour nous sortir d’une démarche purement intuitive. On est tombé, via la Fédération, sur un expert, Charles Séroude, dont l’esprit nous convenait. Gagnant-gagnant, c’était aussi ce en quoi nous croyions. Il nous a aidé à faire cristalliser notre savoir faire global de franchiseur. » L’enseigne, qui s’était appelée jusqu’alors La Croissanterine, change de nom... Et comme souvent chez les Barreteau, l’idée de la Mie câline est venue de la famille. « C’est un de mes cousins qui a trouvé ça... ».

La franchise, jongler avec les métiers

Dix ans de boulangerie, dix ans de franchise « naturelle »... La Mie Câline sous sa forme « experte » est née en 1993. « Une nouvelle décennie où nous nous sommes rendus compte que nous avions quatre métiers, et que ce n’était pas toujours chose simple. Nous sommes fabriquants, avec un outil de production qui doit évoluer avec le réseau. Nous sommes franchiseurs et prestataires de service pour nos franchisés. Nous sommes livreurs... et nous sommes acheteurs. » De tous ces métiers, c’est celui de franchiseur qui, selon toute évidence, fascine André Barreteau.

Intelligence du réseau

« C’est le réseau qui nous fait. Notre avenir ne dépend que de la réussite de nos franchisés. On a tous les spécialistes du monde pour régler les questions techniques, mais en fin de compte, c’est le réseau qui sent le terrain, qui est à l’écoute des sensibilités, qui vit avec les consommateurs. » Lorsqu’on lui demande s’il est tenté d’aller sur le terrain, André Barreteau sourit. « Je n’aime pas voyager. Ce qui m’intéresse, maintenant, c’est de faire naître des vocations de direction dans l’entreprise. Pour ma part, j’aimerais assez passer plus de temps sur mon tracteur, à la maison. Ça fait plouc, hein ? » ce n’est pas le moindre paradoxe de cet homme qui, au cœur de son réseau, au cœur de sa famille, se pose constamment la question du sens, du travail en commun, et du partage des valeurs. « On ne l’a pas calculé. La performance de la Mie câline, elle ne vient pas vraiment des salons parisiens... Elle repose sur le travail de ma femme, sur celui de ma sœur, sur celui des gens qui, autour de nous, ont tenté l’aventure... tout autant économique que relationnelle. »

La franchise est une alchimie

« Je sais qu’en venant chez nous, le franchisé paie la sécurité et la réussite au prix fort. Il y a une partie de lui qu’il laisse de côté. En guise de compensation, le franchiseur doit lui donner de l’espace, de l’autonomie, et une approche de la relation qui dépasse le simple aspect économique des choses. Mais il doit aussi lui rappeler qu’il n’est pas seul dans le réseau. Le dernier franchisé arrivé est le premier à vous dire qu’il faut fermer la porte derrière lui ! » L’alchimie Mie Câline passe par une écoute active et constante. « On essaye en permanence de tirer des conclusions positives d’un événement ou d’une remarque négative. Le jour où un médecin nutritionniste est venu expliquer que nous faisions de la malbouffe, je lui ai fait visiter l’usine, et je lui ai demandé de nous faire une charte qualité. »

L’avenir du réseau

« Je ne sais pas si j’ai raison, mais je crois qu’il vaut mieux miser sur l’intelligence collective et sur la participation que sur l’obéissance. » La méthode est employée pour le réseau des franchisés comme pour l’entreprise elle-même. Et elle pourrait bien aider André Barreteau à aborder une question qui, avec les ans, ne peut que gagner en acuité dans des réseaux comme le sien. « C’est parce que je crois à l’intelligence collective que j’ai mis en place, au siège, un comité d’orientation junior. Je vais avoir besoin dans les années qui viennent d’assurer l’avenir du réseau, et le comité permet à mon équipe de se fédérer sur des projets. J’ai fait le pari de dire à mon entreprise, à mon réseau, que j’étais mortel, et qu’il fallait assurer l’avenir commun de cette structure, avec ou sans moi. »

Le franchiseur est-il un altruiste ?

« J’essaie tout le temps de voir les choses sous un autre angle que celui dont j’ai l’habitude. Un jour, j’ai regardé le fournil du haut d’un des congélateurs... et j’ai compris un certain nombre de choses nouvelles. » Faut-il savoir s’oublier et se mettre à la place des autres pour être un bon franchiseur ? La réponse d’André Barreteau n’est pas simple. « Il faut sûrement une certaine abnégation pour permettre à son entourage, à son réseau, de profiter des effets positifs de la démarche. Et je ne demande surtout pas à mon équipe de donner dans le mimétisme. » . Le pari en tous cas est des plus audacieux, et des plus significatifs sur le sens que l’on peut donner à la création d’un réseau de franchise. Il est de penser que, loin de n’être qu’une combinaison économique profitable et temporaire, le réseau de franchise, sur la durée, et dans le développement d’un faisceau de relations humaines et complexes, est une entité économique douée, si ce n’est d’une âme, du moins d’une volonté et d’une éthique commune que dirigeants et franchisés nourrissent et regénèrent en permanence. Et dans les locaux gris et jaune de La Mie câline, aux grands bureaux transparents, la chose paraît soudain évidente...

En 2006 André Barreteau a écrit et publié Pain de vie, pain de passion, un ouvrage qui retrace l’aventure de son enseigne, La mie câline, et donne la parole à tous ceux qui l’ont faite. En savoir plus : www.lamiecaline.com

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